Letter#6 - Pourquoi parler ne suffit pas à communiquer

Pourquoi parler ne suffit pas à communiquer ?

Nous avons souvent l’impression que communiquer consiste à transmettre une information :

Je sais quelque chose, je le formule avec des mots, tu l’entends, tu le comprends.

Dans ce modèle implicite, une bonne formulation devrait suffire à éviter les malentendus et les conflits.

Pourtant, l’expérience quotidienne montre l’inverse : plus un sujet est important, sur le plan relationnel, émotionnel ou personnel, plus la communication devient fragile et imprévisible.

La psychologie cognitive et sociale propose une explication simple à ce paradoxe :

le sens d’un message n’est pas contenu dans les mots eux-mêmes.

Il se construit dans l’interaction entre au moins deux personnes : un émetteur et un récepteur, chacun avec ses émotions, ses attentes et ses biais.


1. Intention, Message, Reception: Three Distinct Realities

Lorsque nous parlons, nous avons une intention : expliquer, rassurer, convaincre, poser une limite, être compris.

Mais cette intention ne se transmet pas directement.

Elle est d’abord transformée en un message, des mots, un ton, des silences, des gestes, un certain rythme.

Ce message est ensuite interprété par l’autre, à partir de son propre cadre de référence : son état émotionnel, son histoire, ses préoccupations du moment.

Autrement dit :

Ce que je veux dire ≠ ce que je dis ≠ ce que l’autre comprend

Cette distinction est fondamentale.

Elle explique pourquoi deux personnes peuvent ressortir d’une discussion sincèrement convaincue de ne pas avoir été écoutées, alors même qu’elles ont parlé longuement.

La communication humaine ne fonctionne pas comme celle entre deux machines reliées par un canal neutre.

Entre individus, le message traverse des systèmes cognitifs et émotionnels qui interprètent en permanence.

Exercice : Revenir sur une conversation frustrante ou un malentendu

Pense à une discussion récente qui t’a laissé une impression d’incompréhension.

  • Quelle était ton intention principale ?

  • Qu’as-tu effectivement dit ou fait (mots, ton, moment) ?

  • Qu’as-tu l’impression que l’autre a compris ?

  • Observe l’écart éventuel entre ces trois niveaux, sans chercher à déterminer qui avait raison.


2. Interpréter n’est pas comprendre

Dans une interaction, nous avons souvent l’impression d’interpréter les paroles, le ton ou les silences de l’autre de manière objective.

En réalité, l’interprétation est rarement neutre.

Nous abordons chaque échange avec des hypothèses implicites sur l’autre et sur la relation.

Ces hypothèses orientent ce que nous remarquons et la signification que nous attribuons aux éléments ambigus.

Exemple

  • Ton père te demande de faire la vaisselle et soupire en le disant.

  • Tu le connais bien et, d’habitude, lorsqu’il soupire, c’est qu’il est agacé.

  • Tu interprètes donc ce soupir comme un signe d’agacement à ton égard.

  • Or, dans cette situation précise, ce soupir est lié à la fatigue de sa journée.

  • Le malentendu s’installe : tu t’agaces à ton tour, ce qui l’agace réellement, et la discussion dégénère.

Ce mécanisme est cohérent avec ce que l’on appelle le biais de confirmation :

nous avons tendance à interpréter les informations ambiguës de manière à confirmer ce que nous croyons déjà, surtout lorsque la situation est émotionnellement chargée.

La communication humaine étant presque toujours ambiguë, ce biais y est particulièrement actif.


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3. Erreur fondamentale d’attribution

Pourquoi nous expliquons trop vite les comportements par la personnalité ?

Un autre mécanisme central en communication est ce que la psychologie sociale appelle l’erreur fondamentale d’attribution.

Elle désigne notre tendance systématique à expliquer le comportement d’autrui par des caractéristiques internes, traits de personnalité, intentions, caractère, au détriment d’autres facteurs pourtant déterminants.

Autrement dit, face à ce que fait ou dit l’autre, nous cherchons spontanément une explication du type :

“C’est comme ça qu’il est”

plutôt que :

“Dans quel état est-il ? Dans quel contexte cela s’inscrit-il ?”

3.1. Les différentes sources possibles d’un comportement

Lorsqu’une personne agit ou communique, plusieurs types de facteurs peuvent intervenir :

  • Dispositions internes Traits, attitudes, intentions durables → “Il est agressif”, “elle est distante”, “il est égoïste”

  • Contexte situationnel Contraintes externes, événements ponctuels → stress, fatigue, pression temporelle, surcharge

  • États internes temporaires Émotions, humeur, fatigue psychique → anxiété, irritabilité, tristesse, épuisement

  • Dynamique relationnelle Histoire de la relation, tensions accumulées, malentendus passés

L’erreur fondamentale d’attribution ne consiste pas à ignorer complètement ces facteurs, mais à surpondérer les explications dispositionnelles, surtout lorsque la situation est ambiguë ou émotionnellement chargée.

3.2. Comment cette erreur se manifeste en communication

Dans les échanges quotidiens, cela se traduit par des interprétations rapides et apparemment évidentes.

Exemple 1 : Ami et examen

  • Un ami répond sèchement la veille d’un examen.

  • Attribution dispositionnelle : “Il est agressif”, “il est égoïste”

  • Attributions alternatives :

  • état interne : stress, anxiété

  • contexte : fatigue, pression académique

  • relation : rien de personnel

Exemple 2 : Partenaire sous pression professionnelle

  • Un·e partenaire soumis·e à une forte charge de travail se montre distant·e.

  • Attribution dispositionnelle : “Il/elle m’évite”, “il/elle ne m’aime plus”

  • Attributions alternatives :

  • état interne : épuisement, surcharge mentale

  • contexte : période professionnelle intense

  • relation : besoin temporaire de retrait

Dans ces situations, la lecture dispositionnelle est souvent la plus immédiate, mais pas nécessairement la plus pertinente.

3.3. Pourquoi ce biais est renforcé dans les discussions importantes

Cette tendance est particulièrement forte lorsque :

  • la relation est significative,

  • l’enjeu émotionnel est élevé,

  • le comportement de l’autre est ambigu.

Plus un échange touche à notre sécurité relationnelle ou à notre identité, plus notre cerveau cherche une explication rapide et cohérente, quitte à en ignorer d’autres.

Dans ces moments-là, nous ne cherchons pas seulement à comprendre ce que l’autre fait, mais à répondre implicitement à une question plus profonde :

“Que signifie ce comportement pour la relation ?”

Exercice : Explorer une attribution

Choisis une situation récente de tension relationnelle.

Quelle explication as-tu donnée au comportement de l’autre ? Relevait-elle plutôt :

  • des traits de personnalité ?

  • du contexte ?

  • d’un état émotionnel ?

  • de la dynamique relationnelle ?

  • Quelles hypothèses alternatives seraient plausibles, sans nier ton ressenti ?

Essayer de prendre du recul et de resituer un comportement, y compris le sien, ne supprime pas les erreurs d’interprétation, mais réduit leur pouvoir escaladant.

Il existe d’autres biais d’attribution et de perception sociale que nous explorerons dans de futurs articles.


4. Quand l’émotion réduit la flexibilité cognitive

Émotion et cognition ne sont pas deux systèmes séparés.

Ils sont étroitement imbriqués et partagent des ressources cognitives communes.

Lorsque l’émotion est intense, colère, peur, frustration, tristesse, notre fonctionnement change :

  • nous explorons moins d’interprétations possibles,

  • nous nous accrochons plus facilement à une seule lecture de la situation,

  • nous avons plus de mal à intégrer le point de vue de l’autre.

Corriger une première interprétation demande un effort cognitif.

Or, cet effort devient plus coûteux lorsque l’émotion est forte. Le cerveau privilégie alors le fonctionnement automatique.

Dans ces conditions, faire une pause, ralentir la discussion ou réguler l’émotion (par exemple par une respiration calme) n’est pas une fuite du problème, mais une condition pour pouvoir communiquer autrement.


5. Parler pour comprendre… ou pour se réguler ?

Nous ne parlons pas uniquement pour être compris.

Nous parlons aussi pour nous réguler émotionnellement.

Un exemple courant :

Une personne se plaint d’une situation et l’autre propose immédiatement des solutions. La première se sent incomprise et s’agace, car elle cherchait surtout à être écoutée. Inversement, une écoute empathique peut être proposée alors qu’une aide concrète était attendue.

Dans ces situations, clarifier l’intention aide beaucoup :

« Veux-tu des conseils ou simplement que je t’écoute ? »

« Je n’ai pas besoin de solutions pour l’instant, juste d’être écouté·e. »

Clarifier son intention est essentiel.

En communication non violente, on part du principe que l’autre ne peut pas deviner nos intentions : elles doivent être exprimées de manière sincère, explicite et bienveillante.

Nous y reviendrons dans un prochain article.


Mise en pratique : Autopsie guidée d’un malentendu

Cet exercice vise à intégrer l’ensemble des points abordés.

Choisis une discussion récente qui s’est mal passée.

1. Quelle était ton intention principale ?

2. 2. Qu’as-tu réellement dit ou fait (mots, ton, moment, silences) ?

3. Comment l’autre a-t-il réagi ?

4. Quelle interprétation as-tu faite de cette réaction ?

5. Quelles autres interprétations seraient plausibles en tenant compte du contexte et de l’émotion ?

L’objectif n’est pas de déterminer qui avait raison, mais de desserrer l’évidence de sa propre lecture.


En résumé

Parler ne suffit pas à communiquer, non par manque de bonne volonté, mais parce que la communication humaine repose sur des processus cognitifs et émotionnels limités.

Nous interprétons en permanence, souvent trop vite, surtout lorsque l’enjeu est important.

Comprendre ces mécanismes ne garantit pas des échanges parfaits.

Cela permet surtout de réduire les conclusions hâtives, de ralentir les escalades et de créer un espace minimal de clarification.

Dans le prochain article, nous verrons comment certaines pratiques, comme l’écoute active, la reformulation et les principes de la communication non violente, peuvent s’appuyer sur ces limites pour fluidifier concrètement les échanges.


Sources

  • Shannon, C. E., & Weaver, W. (1949). The mathematical theory of communication. University of Illinois Press.

  • Nickerson, R. S. (1998). Confirmation bias: A ubiquitous phenomenon in many guises. Review of General Psychology, 2(2), 175–220.

  • Gilbert, D. T., & Malone, P. S. (1995). The correspondence bias. Psychological Bulletin, 117(1), 21–38.

  • Pessoa, L. (2008). On the relationship between emotion and cognition. Nature Reviews Neuroscience, 9(2), 148–158.

  • Kahneman, D. (2011). Thinking, fast and slow. Farrar, Straus and Giroux.

  • Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of human communication: A study of interactional patterns, pathologies, and paradoxes. W. W. Norton.

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